
À Berne, la deuxième étape de l’initiative sur les soins infirmiers alimente les débats politiques autour des conditions de travail, des effectifs ou encore du financement du secteur. Mais dans les services hospitaliers, les préoccupations sont souvent plus concrètes. «Les équipes suivent surtout ce qui a un impact direct sur leur quotidien», observe Sabine Deregnaucourt, infirmière cheffe du pôle médecine interne et soins intensifs du Groupement hospitalier de l’ouest lémanique (GHOL). Elle cite par exemple la récente majoration du temps de travail de nuit, entrée en vigueur en janvier 2026.
Pour la responsable, il existe encore un fossé entre les instances politiques et les soignant·es. «Les informations arrivent parfois par des tracts distribués dans les services, sans véritable échange. Il faudrait probablement une communication plus structurée et plus proche du terrain.»

Cette distance explique aussi pourquoi les revendications exprimées dans les débats fédéraux ne correspondent pas toujours exactement aux attentes quotidiennes des équipes, dont une grande part est d’origine frontalière. «Ce qu’on entend le plus dans les services, ce sont les questions d’effectifs, de charge de travail et d’équilibre de vie.»
Pour Sabine Deregnaucourt, l’un des enjeux centraux de la deuxième étape de l’initiative est la rétention du personnel: «Le problème aujourd’hui, ce n’est pas seulement d’attirer des infirmier·ères. Il faut surtout réussir à les garder.»
Au GHOL, la pénurie reste contenue grâce à l’attractivité de la région et aux nombreuses candidatures provenant de France voisine. «Les conditions de travail suisses restent très attractives pour les frontalier·ères, tant au niveau des salaires que de l’organisation.» Mais cela ne suffit pas à faire disparaître les tensions. «Les nouvelles générations ont un rapport différent au travail. Elles veulent préserver leur vie privée, leur santé mentale et leur équilibre familial. Et il faut entendre cette évolution.»
Face à cette réalité, l’hôpital adapte progressivement son fonctionnement. Les équipes peuvent exprimer leurs préférences concernant les horaires, les nuits ou l’organisation des plannings. «Nous essayons vraiment de tenir compte des contraintes personnelles. Certaines personnes veulent faire davantage de nuits, d’autres très peu.» Cette flexibilité représente un travail important pour les cadres, mais elle constitue selon elle un levier essentiel de fidélisation. «Si vous dites non à tout, les collaborateur·rices partent rapidement.»
L’une des particularités organisationnelles du GHOL réside dans le rôle d’«infirmier·ère leader». Cette personne coordonne les flux, organise les examens et décharge les équipes des tâches administratives. «L’objectif est simple: donner davantage de temps aux soignant·es pour les patient·es.» Des points de situation rapides sont également organisés deux fois par jour afin d’identifier immédiatement les difficultés. «Cela permet de redistribuer les ressources si une équipe est en surcharge.»
Pour Sabine Deregnaucourt, ce type d’organisation montre que certaines réponses peuvent déjà être trouvées au niveau institutionnel: «Le management de proximité joue un rôle énorme dans la fidélisation.»
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L’un des sujets qui préoccupe particulièrement l’infirmière cheffe concerne les débuts de carrière. «Nous constatons que les jeunes diplômé·es ont besoin d’un accompagnement plus long», observe l’experte.
Actuellement, l’encadrement des nouvelles recrues dure environ six jours. Un modèle jugé très insuffisant: «Si l’on veut garantir la qualité et la sécurité des soins, il faudrait pouvoir financer un accompagnement sur plusieurs mois.» Elle considère cette mesure comme l’une des pistes les plus pertinentes dans le cadre de la deuxième étape de l’initiative. «Ce serait un coût important, mais aussi un investissement pour éviter que les jeunes ne quittent la profession après quelques années.»
Autre évolution majeure: le vieillissement de la population hospitalisée. «Nous avons de plus en plus de patient·es âgé·es avec des troubles cognitifs ou des maladies chroniques.» Ces situations nécessitent davantage de temps, de compétences relationnelles et de présence humaine. Ce sont parfois des patient·es qui ne peuvent plus rentrer chez eux et qui restent plusieurs semaines à l’hôpital en attendant une place en EMS.
Le GHOL a commencé à former davantage les équipes à la psychogériatrie et aux troubles cognitifs, mais Sabine Deregnaucourt estime qu’il faudra aller plus loin. «À terme, il faudra probablement renforcer encore les effectifs ou développer davantage certaines expertises.»
Pour l’infirmière cheffe, les futures mesures fédérales devront avant tout s’appuyer sur les réalités vécues dans les services. «Les solutions ne peuvent pas être uniquement théoriques. Il faut partir du terrain, entendre les équipes et voir ce qui fonctionne concrètement dans les institutions.»
Elle reste néanmoins optimiste quant à l’avenir de la profession: «Je crois beaucoup à l’écoute, à la reconnaissance et au management de proximité. Quand les équipes sentent qu’on prend soin d’elles, elles ont envie de rester.»
Photo de titre: GHOL