
Le sucre serait à bannir, les protéines à consommer en grande quantité, tel complément préserverait les muscles et tel aliment combattrait l’inflammation. Sur les réseaux sociaux, la nutrition tient volontiers en quelques secondes et quelques certitudes. Dans son cabinet, la Dre Maaike Kruseman en observe les conséquences. «Il y a beaucoup de messages qui sont soit extrêmement simplistes, soit faux.» Et une part de son travail consiste désormais à déconstruire des croyances solidement installées.
Diététicienne ASDD, docteure en sciences et fondatrice de MK-Nutrition, Maaike Kruseman a longtemps travaillé en milieu hospitalier, notamment aux HUG, avant d’enseigner à la Haute école de santé de Genève. Aujourd’hui spécialisée notamment dans la gestion du poids et la nutrition sportive, elle voit quotidiennement circuler des recommandations sorties de leur contexte.
Le sucre en offre une bonne illustration. En consommer trop n’est certes pas recommandé. Mais en faire un ennemi absolu peut devenir problématique, notamment chez les jeunes sportif·ve·s dont les besoins énergétiques sont élevés. «Le sucre est le carburant principal du muscle à l’effort», rappelle-t-elle.

Même phénomène avec les protéines. Maaike Kruseman a commencé sa carrière dans la prise en charge de la dénutrition hospitalière, auprès de personnes malades présentant notamment une perte d’appétit ou une fonte musculaire. Garantir un apport protéique suffisant était alors un enjeu majeur. Elle voit aujourd’hui certains de ces messages issus de la nutrition clinique appliqués indistinctement à la population générale, encourageant parfois la consommation de suppléments ou d’aliments enrichis dont elle n’a pas besoin.
Cette simplification constitue précisément l’un des pièges des réseaux sociaux: effacer le contexte et la nuance. Pour évaluer un contenu, Maaike Kruseman conseille de regarder qui parle, mais aussi ce que cette personne cherche à vendre. La promotion insistante d’un produit doit éveiller la vigilance, tout comme les promesses spectaculaires. «Dès qu’il y a une absence de nuance, il faut se méfier.»
Face à des patient·e·s nourri·e·s de ces informations, l’hôpital peut-il remettre les pendules à l’heure? En partie seulement. «Le grand défi, c’est le temps», estime la diététicienne.
Expliquer pourquoi une adaptation alimentaire est nécessaire peut se faire relativement rapidement. La mettre en pratique durablement est une autre affaire.
«Juste dire “vous devez faire comme ci, vous devez faire comme ça”, ça va fonctionner chez des gens qui sont très dociles, mais ce n’est pas quelque chose qui va permettre un changement durable.» Modifier son alimentation suppose d’essayer, d’identifier les obstacles puis de trouver des solutions compatibles avec sa vie quotidienne.
Et c’est précisément au retour à domicile que la réalité rattrape les recommandations. Une personne opérée peut rentrer avec des béquilles, de la fatigue et des conseils nutritionnels parfaitement justifiés. Encore faut-il qu’elle puisse faire ses courses, cuisiner et les appliquer. Lorsque les réponses manquent, Internet, l’entourage ou les réseaux sociaux deviennent des sources d’information de substitution.
Maaike Kruseman ne considère pas pour autant que l’hôpital devrait prendre en charge toute l’éducation nutritionnelle. «L’hôpital n’a pas pour mission de changer la vie des gens.» Sa priorité reste de traiter et de permettre un retour à domicile dans le meilleur état possible. Des programmes structurés existent déjà pour certaines pathologies, notamment le diabète ou l’obésité. Pour d’autres situations, la transition reste cependant moins fluide.
L’orientation constitue elle-même un enjeu. En Suisse, la profession de diététicien·ne diplômé·e est réglementée, alors que diverses appellations telles que «nutritionniste» ne garantissent pas le même cursus. «Le public ne sait pas la différence. Et même les médecins se font avoir.» Pour Maaike Kruseman, une meilleure connaissance des qualifications permettrait d’éviter que des patient·e·s vulnérables reçoivent des recommandations inadaptées.
Plus largement, la diététicienne estime que la nutrition clinique reste «le parent pauvre». Elle ne vise pas ici les situations aiguës, comme la détermination des besoins nutritionnels aux soins intensifs, mais les nombreuses maladies chroniques pour lesquelles l’alimentation peut jouer un rôle important. Les moyens manquent souvent pour préparer les patient·e·s à devenir suffisamment autonomes une fois rentré·e·s chez eux.
La difficulté est aussi financière: les effets de la prévention sont moins immédiatement visibles que ceux d’un acte aigu. «Quand un soin n’est pas prioritaire là maintenant, tout de suite, et fait la différence entre avant et après immédiatement mesurable, investir du temps et de l’argent dans ce dernier est compliqué.» Pourtant, une prise en charge adéquate peut aussi contribuer à prévenir de nouvelles hospitalisations.
Son message aux directions hospitalières ne concerne toutefois pas uniquement les patient·e·s. «Préoccupez-vous de l’alimentation de votre personnel», leur lance-t-elle. Travail de nuit, stress, journées irrégulières, repas pris rapidement ou horaires difficiles à prévoir: l’environnement hospitalier met aussi à l’épreuve l’alimentation de celles et ceux qui y travaillent. «Pour moi, les gens qui travaillent dans les hôpitaux, ce sont des athlètes au quotidien.»
Sans nécessairement lancer de lourds programmes, des conférences, webinaires ou interventions courtes peuvent fournir des outils très concrets pour composer avec ces contraintes. Maaike Kruseman y voit un potentiel en matière de santé et de bien-être du personnel, mais aussi un effet multiplicateur.
Lorsque le personnel comprend mieux ce qui lui convient, il peut aussi véhiculer cette information auprès des patient∙e∙s.
Dre Maaike Kruseman, diététicienne ASDD
À l’heure où quelques secondes suffisent pour diffuser une recette prétendument miraculeuse à des milliers de personnes, l’enjeu n’est donc peut-être pas d’ajouter encore des conseils. Mais de redonner aux patient·e·s comme aux professionnel·le·s les moyens de distinguer une information fiable d’une promesse trop belle pour être vraie.
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