
Sage-femme de formation, Sabine Illide Boulogne n’a jamais envisagé le soin comme un acte strictement technique. Très tôt, sa pratique l’amène à rencontrer des situations de vulnérabilité extrême, où la violence (physique, psychologique ou sexuelle) s’invite dans le parcours de vie des patient·e·s. Aujourd’hui cheffe des départements Femme-Mère-Enfant du Réseau hospitalier neuchâtelois (RHNe), elle est aussi responsable soignante du Centre neuchâtelois de médecine des violences (CNMV). Une fonction qui s’est imposée comme une évidence au fil de son parcours.

«Je suis un peu tombée dedans», se souvient-elle. Dès 2019, elle est associée à la réflexion menée par la santé publique cantonale sur la création d’un centre spécialisé. Le besoin est identifié depuis longtemps, mais les obstacles sont nombreux: cadre légal, financement, organisation interinstitutionnelle. La pandémie de Covid-19 ralentit encore le processus. «À plusieurs reprises, on s’est demandé si le projet allait vraiment aboutir», reconnaît-elle. Pourtant, elle continue à avancer. «Même quand je n’étais pas sûre qu’on y arriverait, j’ai poursuivi la formation des infirmières. Je voulais que le dispositif soit prêt le jour où on nous dirait: ça y est.»
Avant l’ouverture du CNMV, les victimes de violences domestiques ou communautaires étaient prises en charge aux urgences. Une solution par défaut, mais largement insatisfaisante. «Les urgences sont conçues pour répondre à l’immédiat, à l’aigu. Or, les violences nécessitent du temps, de la disponibilité et un cadre sécurisant», explique Sabine Illide Boulogne. Pour les victimes, l’environnement peut être vécu comme brutal, impersonnel, parfois même retraumatisant.
Le CNMV permet de créer une parenthèse. Les consultations sont gratuites, confidentielles et accessibles sans dépôt de plainte. Les victimes y sont accueillies dans un cadre calme, par des professionnel·le·s spécifiquement formé·e·s à la médecine forensique. «On peut prendre le temps d’écouter, d’expliquer, de rassurer», souligne la responsable. Les constats de coups et blessures sont réalisés avec une grande rigueur, selon des protocoles standardisés. «Contrairement à une idée répandue, il n’est pas toujours nécessaire de venir immédiatement après les faits. Certaines lésions apparaissent après 24 ou 48 heures.»
L’un des principes fondamentaux du centre est le respect absolu de l’autonomie des victimes. Les constats médico-légaux sont remis à la personne concernée, qui reste libre de les utiliser (ou non) dans le cadre d’une procédure judiciaire. «Notre rôle n’est pas d’orienter vers la plainte, mais de donner toutes les cartes», insiste Sabine Illide Boulogne. Cette posture est centrale pour restaurer un sentiment de confiance, souvent mis à mal par la violence subie. Une exception existe toutefois lorsque des enfants sont exposés à des situations de violence. Dans ces cas, le CNMV collabore étroitement avec l’Office de protection de l’enfant, dans le respect du cadre légal.
La protection des mineur·e·s prime, mais là aussi, le travail se fait avec beaucoup de précautions et de dialogue.
Sabine Illide Boulogne, responsable soignante du CNMV
Le centre repose sur une équipe de cinq infirmières forensiques spécialisées, pour un total de 1,6 équivalent plein temps. Un choix assumé. «Aucune ne travaille à plus de 60% au CNMV. Au-delà, on ne tient pas», affirme la responsable. La charge émotionnelle est importante, l’exposition répétée à des récits de violence exige un cadre protecteur. Les infirmières partagent donc leur activité avec d’autres services, comme la gynécologie ou les urgences.
La formation continue occupe une place centrale. «Idéalement, chaque département hospitalier devrait compter au moins une personne formée à la violence interpersonnelle», estime Sabine Illide Boulogne. Une compétence qui dépasse largement le cadre du centre, tant la violence traverse l’ensemble du système de soins, souvent de manière invisible.
Police, justice, services sociaux, psychiatrie, associations d’aide aux victimes: le CNMV s’inscrit dans un réseau dense et complexe. «Notre force, c’est de dépasser les silos», souligne sa responsable. Le centre ne se substitue à aucun acteur existant, mais agit comme un point d’articulation. «On se parle, on apprend à se connaître, à se faire confiance. Cela demande du temps, mais c’est indispensable.»
En une année, près de 200 consultations ont été réalisées. La majorité concerne des violences communautaires, mais les violences domestiques restent très présentes. Dans 44 situations, des mineur·e·s étaient impliqué·e·s. «Ces chiffres ne sont pas une fin en soi», précise Sabine Illide Boulogne. «Ils nous servent avant tout à comprendre, à ajuster notre dispositif.»
Pour la responsable du centre, la réponse aux violences ne peut être uniquement curative. «Si l’on veut vraiment changer les choses, il faut investir massivement dans la prévention, dès la petite enfance.» Elle insiste sur l’importance du soutien aux familles, de l’éducation émotionnelle et de la détection précoce des situations à risque. «Tous les auteurs ont, à un moment de leur histoire, été victimes.»
Tous les auteurs ont, à un moment de leur histoire, été victimes.
Sabine Illide Boulogne, responsable soignante du CNMV
Son horizon est clair, même s’il peut sembler paradoxal: «Le but n’est pas d’augmenter indéfiniment le nombre de consultations, mais de faire en sorte que nos actions soient efficaces au point que des centres comme le nôtre deviennent inutiles.» Une ambition lucide et nécessaire pour continuer à donner du sens à l’engagement quotidien des équipes.
Photo de titre: Campagne du CNMV (DR)