
Dans le domaine de la santé, les crises ne ressemblent que rarement aux scénarios spectaculaires imaginés par le grand public. Elles sont souvent internes, diffuses, parfois silencieuses, mais toujours exigeantes pour les équipes. Incendie localisé, suicide de patient·e, cyberattaque, pénurie soudaine de personnel ou situation de violence: autant d’événements qui exigent des décisions rapides, coordonnées et assumées. «Ce sont des situations très concrètes que j’ai vécues à de nombreuses reprises comme directeur général», témoigne Jean-François Cardis. Infirmier clinicien de formation, expert en gestion hospitalière et ancien directeur général des Etablissements hospitaliers du Nord vaudois (eHnv), il est aujourd’hui co-fondateur de la plateforme Gestion-crise.ch.

L’idée s’est construite progressivement, au fil de plus de dix ans d’exercices, de formations et de situations réelles vécues au sein des eHnv et dans d’autres hôpitaux. «Nous avons énormément investi dans la préparation à la gestion de crise, avec des simulations régulières, des formations ciblées et une documentation très structurée», explique Jean-François Cardis. Avec le temps, cette culture commune a permis aux équipes de gagner en autonomie. «On a constaté que certaines situations ne nécessitaient même plus d’activer formellement une cellule de crise. Les équipes avaient les bons réflexes.»
Cette expertise accumulée reste pourtant souvent confinée à chaque institution. C’est précisément ce constat qui a motivé la création de Gestion-crise.ch. «Il est absurde que chaque organisation doive repartir de zéro», estime Corinne Schmalz, spécialiste en conduite d’équipe et communicante polyvalente, co-fondatrice du projet.
De nombreuses structures n’ont ni les ressources ni le temps pour élaborer des dispositifs complets, alors que les risques sont bien réels.
Corinne Schmalz, spécialiste en conduite d’équipe et communicante polyvalente, co-fondatrice de Gestion-crise.ch
Gestion-crise.ch a été conçue pour répondre à une réalité simple: en situation de crise, la capacité de réflexion est altérée. «Quand la pression monte, on ne lit pas un manuel de cinquante pages», rappelle Corinne Schmalz. La plateforme privilégie ainsi des contenus courts, hiérarchisés et directement actionnables. Les mesures sont filtrées selon le type d’institution, le rôle occupé et la nature de la crise.
«Les deux premières heures sont décisives, insiste Jean-François Cardis. C’est souvent là que tout se joue: la qualité de l’information, la clarté des rôles, la coordination entre les personnes présentes.» Or ces situations surviennent fréquemment la nuit, le weekend ou pendant les vacances. L’outil permet d’anticiper ces contextes et d’offrir un cadre clair, même en l’absence de certaines fonctions clés.

Au-delà des procédures, la plateforme met l’accent sur la dimension humaine de la crise. «Une mauvaise gestion génère énormément de stress, de conflits et parfois de culpabilité a posteriori», observe Corinne Schmalz. En clarifiant qui décide, qui informe et qui agit, Gestion-crise.ch vise aussi à protéger les cadres intermédiaires et les équipes de terrain. Les crises les plus fréquentes sont d’ailleurs rarement médiatisées. «Les absences massives de personnel, les conflits internes ou les menaces envers les collaborateur·rice·s sont des situations extrêmement déstabilisantes», souligne Jean-François Cardis. «Elles touchent directement l’humain, et donc la capacité à continuer à soigner.»
La plateforme s’adresse à un large éventail d’institutions: hôpitaux, cliniques, EMS, institutions socio-éducatives, services ambulatoires ou cabinets médicaux. «Un·e médecin de premier recours n’a pas besoin de la même structure qu’un grand hôpital», explique Corinne Schmalz. Les contenus ont donc été conçus de manière modulaire, avec différents niveaux d’accompagnement. Loin d’imposer un modèle unique, Gestion-crise.ch propose une base commune, adaptable aux réalités locales.
Standardiser ne signifie pas uniformiser. Il s’agit plutôt de partager des fondamentaux, pour éviter de perdre du temps sur des questions déjà résolues ailleurs.
Jean-François Cardis, expert en gestion hospitalière et co-fondateur de la plateforme Gestion-crise.ch
La gestion de crise ne se limite pas à l’événement lui-même. Elle s’inscrit dans une logique plus large de continuité des activités et d’anticipation des risques. «Une institution ne peut pas se permettre de s’arrêter , rappelle Jean-François Cardis. Or beaucoup de structures ont de la difficulté à gérer cette dimension, faute de moyens ou de compétences spécifiques, mais aussi en raison d’une préparation inégale face aux situations exceptionnelles.
Gestion-crise.ch intègre ainsi des éléments de planification, de communication interne et externe, ainsi que des liens directs vers les recommandations cantonales et nationales. Une manière de soutenir les directions, mais aussi de renforcer la confiance des équipes.
Ce qui fait la force du projet, selon ses fondateur·rice·s, c’est sa dimension collective. «La documentation repose sur une intelligence partagée», explique Jean-François Cardis. «Ce que les institutions financent, ce sont les mises à jour, l’accompagnement et l’adaptation à leur contexte.» Pour Corinne Schmalz, l’enjeu est aussi éthique. «Apporter de la clarté et un peu de sérénité dans des moments de tension extrême, c’est une manière concrète de prendre soin de celles et ceux qui soignent.» Une conviction simple, mais essentielle, dans un système de santé toujours plus exposé à l’imprévu.
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