CHUV interview professeur Nicolas Demartines
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11. février 2025

Interview exclusive

Hôpitaux universitaires

Prof. Demartines: «J’aurais dû mieux expliquer la complexité du CHUV»

Le professeur Nicolas Demartines a occupé le poste de directeur général du Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV) durant deux ans. À l’heure de passer le flambeau à Claire Charmet, il revient sur les moments forts de son mandat. Rencontre à Lausanne.
Competence Muriel Chavaillaz

auteur

Muriel Chavaillaz

Journaliste de Competence pour la Suisse romande et le Tessin

muriel.chavaillaz@hplus.ch

Vous avez occupé les postes de chef du service de chirurgie viscérale puis de chef du département de chirurgie. Devenir directeur général de l’institution a-t-il toujours été l’un de vos objectifs?

Non, c’est même plutôt le contraire. J’ai toujours été passionné par mon métier de chirurgien. J’ai même prolongé ma carrière au-delà de l’âge de la retraite. Lorsque l’on est venu me demander si j’accepterais de reprendre la tête de l’institution pour deux ans, j’ai accepté ce mandat. J’avais déjà commencé à planifier ma vie post-chirurgie, j’avais pris des engagements académiques, notamment auprès de l’Innovation Council d’Innosuisse ainsi que du centre de formation IRCAD, et ne souhaitais pas m’engager sur un plus long terme. J’ai adoré toute ma carrière de chirurgien, j’ai adoré ces deux ans à la direction générale et je me réjouis désormais du prochain chapitre de vie.

Deux ans, n’est-ce pas trop court pour mener à bien des projets qui vous tiennent à cœur?

Oui et non. Il y a un certain nombre de projets qu’on a pu réaliser dans ce laps de temps. Je suis par exemple très heureux d’avoir pu recruter deux nouvelles personnes pour rejoindre le Comité de direction. Grâce à Mauro Oddo, nous avons désormais un directeur innovation et recherche clinique, un poste clé pour faire le lien entre l’hôpital et l’université. De plus, j’ai également créé le poste de directrice développement et affaires extérieures, occupé par Andreane Jordan Meier. Le Comité s’en trouve ainsi renforcé et peut compter sur deux interlocuteurs·trices extrêmement valables.

J’ai le sentiment d’avoir été un facilitateur pour un meilleur travail, plus collégial, au sein du Comité directeur.

Le prof. Demartines est entré au CHUV en 2006; il exerçait alors en tant que chirurgien (Crédit photo: Alicia Voumard).

Comment avez-vous réalisé cela?

Instaurer une bonne atmosphère de travail a été extrêmement important. J’estime par exemple que l’humour permet de débloquer et de décrisper un certain nombre de situations. De plus, j’ai mis en place une nouvelle règle au sein du Comité: on ne vote pas. Le but est d’obtenir un consensus et de prendre des décisions. Si deux membres n’arrivent pas à se mettre d’accord, elles·ils vont se rencontrer pour trouver une solution qui les satisfasse toutes deux. C’est arrivé rarement qu’un tel consensus ne puisse être trouvé ainsi.

Qu’auriez-vous pu mieux faire?

Communiquer davantage sur la complexité du CHUV. L’institution comporte 56 spécialités médicales différentes, 155 professions, 164 bâtiments répartis dans le canton. On reproche au CHUV d’être opaque, ce n’est pas le cas, mais il est complexe, oui.

Durant ces deux années, on a souvent mis en avant le déficit du centre hospitalier.

Beaucoup d’hôpitaux qui offrent un service 24/7 à la population le sont aussi. Nous avons un problème de santé publique majeur: la Suisse a l’un des meilleurs systèmes de santé du monde, mais il coûte cher. Au cours des 30 dernières années, les quelques modifications de la LAMal qui ont eu lieu n’ont fait qu’augmenter les primes, alors que l’objectif était de les faire baisser. Actuellement, les primes pour des familles avec des revenus modestes sont vraiment excessives.

La Suisse a un problème politique majeur, et aucun des conseillers fédéraux qui s’est occupé de ce dossier, ni l’actuelle à mon avis, n’ont proposé de bonnes solutions.

Le fait que l’on décrive la gestion de l’institution comme celle d’«un avion sans pilote» dans la presse vous a-t-il affecté?

Pour être très franc, ça m’a plutôt amusé. Le sport national en ce moment semble être celui de dézinguer les hôpitaux universitaires, que ce soit l’Inselspital, l’Hôpital universitaire de Zurich, les HUG ou le nôtre. Le déficit de nos établissements est systématiquement pointé du doigt, alors que, comme je vous l’ai expliqué, le problème est politique et concerne l’ensemble du système de santé. On peut certes toujours effectuer des optimisations, mais cela ne résoudra pas la problématique des lits d’attente, des patient·e·s qui séjournent à l’hôpital car il n’y a pas assez de places en EMS. Cela nous coûte 25 millions par an, soit le même montant que le déficit du CHUV: cherchez l’erreur…

Quels sont les défis majeurs auxquels le monde de la santé thérapeutique est confronté en 2025?

J’en distingue trois: la technologie, l’humain et le financement. Il faut pouvoir maîtriser l’utilisation de l’intelligence artificielle et de la robotique, mais pour les soft skills, il y a les soins infirmiers, la réadaptation améliorée après chirurgie.

Il faut faire le lien entre les outils technologiques et l’humain et pouvoir, enfin, financer toutes ces innovations.

Quels conseils donneriez-vous à vos confrères·consoeurs?

Premièrement, ce n’est pas grave de pas être d’accord au sein d’un comité directeur, mais on n’a pas le droit d’être fâché à cause de cela. Ne pas être du même avis est une opportunité pour trouver la meilleure solution possible. Deuxièmement, ce n’est pas parce que vous êtes directeur·trice que vous avez la science infuse. Il est primordial de s’appuyer sur les expert·e·s des domaines respectifs, de ne pas faire de micro-management pour prendre des décisions. Enfin, je dirais qu’il est essentiel de garder son sens de l’humour.

Êtes-vous optimiste quant à l’avenir du modèle de soins helvétique?

Oui. Je le redis: nous avons l’un des meilleurs systèmes sanitaires au monde, avec des collaboratrices·teurs extraordinaires. Si l’on analyse le cas du CHUV, malgré le fait que l’on soit en déficit, nous restons tout de même à la treizième place du classement des 500 meilleurs hôpitaux.

J’espère que la population suisse se rend compte de la chance d’avoir un système sanitaire aussi performant.

Il n’y a pas que les hôpitaux universitaires qui comptent: les petits établissements, les médecins traitants, toutes et tous font un travail fantastique. Partout, le niveau est très élevé. Les hôpitaux universitaires, les hôpitaux régionaux, les cliniques privées, les médecins installés ne sont pas en concurrence: elles et ils sont complémentaires. Finalement il faut mieux prioriser les besoins en tenant compte des moyens à disposition, tâche pas facile…

Photo de titre: Alicia Voumard

   

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