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9. juin 2026

Focus: initiative sur les soins infirmiers

Association Suisse des Infirmières et Infirmiers

ASI: «La volonté populaire doit être respectée»

L’ASI estime que le Parlement ne répond pas à la volonté populaire exprimée en 2021. Sophie Ley et Yvonne Ribi défendent une amélioration nécessaire des conditions de travail, un financement adéquat et des effectifs suffisants pour garantir la qualité des soins.
Competence Muriel Chavaillaz

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Muriel Chavaillaz

Journaliste de Competence pour la Suisse romande et le Tessin

muriel.chavaillaz@hplus.ch

Vous avez parlé de déception après les débats du Conseil national sur la mise en œuvre de l’initiative sur les soins infirmiers suite aux débats du 28 avril dernier. Pourquoi?

Sophie Ley: Nous sommes déçues, car nous avions de grandes attentes concernant la mise en oeuvre complète de l’initiative acceptée par le peuple en 2021. Or, plusieurs éléments importants ont été affaiblis durant les débats parlementaires.

Yvonne Ribi: Les points essentiels du texte ont été tellement édulcorés qu’ils risquent de devenir inefficaces dans la pratique. L’objectif principal de l’initiative reste l’amélioration contraignante des conditions de travail du personnel soignant, afin de stopper l’abandon massif de la profession. Sans cela, il sera impossible de garantir des soins infirmiers de qualité à long terme.

Quels éléments vous inquiètent particulièrement?

«Nous ne manquons pas de personnel formé parce qu’il n’existe pas, mais parce que les conditions de travail poussent les gens à quitter la profession», souligne Yvonne Ribi, secrétaire générale de l’ASI (photo: DR).

Yvonne Ribi: L’exemple des 50 heures hebdomadaires est très révélateur. Nous espérions une diminution plus importante. Le Conseil national a maintenu la durée maximale de 50 heures. Pourtant, selon un rapport de l’OFSP, une réduction supplémentaire n’aurait pas entraîné de coûts directs supplémentaires. Le signal envoyé au personnel infirmier est donc très mauvais.

Sophie Ley: Ce qui manque surtout, c’est une vraie protection permettant de compenser ces heures dans un délai clairement défini. Aujourd’hui, beaucoup de soignant·e·s accumulent une surcharge chronique.

Vous soutenez fermement une obligation de négocier une CCT. Si celle-ci est si importante pour vous, pourquoi privilégier en même temps des prescriptions rigides dans la loi? N’est-ce pas contradictoire?

Sophie Ley: Ce n’est pas du tout contradictoire. La loi fixe un cadre minimal commun pour toute la Suisse. Ensuite, les CCT permettent de s’adapter aux réalités des différentes institutions, qu’il s’agisse d’hôpitaux, d’EMS ou des soins à domicile.

Yvonne Ribi: Les deux se complètent parfaitement. La loi garantit des standards minimaux et évite une concurrence déloyale entre établissements. Les CCT permettent ensuite davantage de souplesse selon les régions et les besoins spécifiques.

Sophie Ley: Le Valais est un bon exemple. Le canton a développé des CCT pour rapprocher progressivement les conditions entre les hôpitaux, les EMS et les CMS, afin d’éviter que le personnel quitte un secteur pour un autre uniquement à cause des conditions de travail.

sophie ley présidente asi infirmières
«Améliorer les conditions de travail augmente aussi l’attractivité des établissements», observe Sophie Ley, présidente de l’ASI (photo: DR).

Les exigences concernant les effectifs ne risquent-elles pas d’être impossibles à respecter, étant donné la pénurie actuelle?

Yvonne Ribi: C’est justement l’inverse. Nous ne manquons pas de personnel formé parce qu’il n’existe pas, mais parce que les conditions de travail poussent les gens à quitter la profession. Des effectifs adaptés constituent donc une partie essentielle de la solution.

Sophie Ley: Quand les équipes sont correctement dotées et que les bonnes compétences se trouvent au bon endroit, cela améliore la qualité et la sécurité des soins, mais aussi la satisfaction au travail. Aujourd’hui, beaucoup de soignant·e·s accomplissent des tâches qui ne correspondent pas à leurs compétences ou travaillent constamment sous pression. Cette surcharge permanente crée un cercle vicieux: épuisement, burn-out, départs, puis surcharge encore plus forte pour celles et ceux qui restent.

Certaines régions peinent pourtant déjà à recruter. N’y aura-t-il pas une période de transition compliquée?

Sophie Ley: Il faudra du temps, c’est certain. Mais améliorer les conditions de travail augmente aussi l’attractivité des établissements. Les infirmier·ère·s se parlent entre elles∙eux. Elles∙ils savent où les conditions permettent réellement d’exercer correctement leur métier.

Yvonne Ribi: Il faut également rappeler que la première étape de l’initiative, l’offensive de formation, reste essentielle. Nous avons besoin de davantage de personnel diplômé, car la pénurie touche particulièrement les infirmier·ère·s qualifié·e·s.

Vous insistez beaucoup sur le financement des mesures. Pourquoi est-ce si central?

Yvonne Ribi: Depuis le début de l’initiative, nous avons toujours été très clairs: les améliorations demandées doivent être financées. C’est même l’un des quatre piliers défendus par l’ASI, avec l’amélioration des conditions de travail, des effectifs adaptés aux besoins et le développement professionnel. On ne peut pas demander aux institutions d’améliorer les conditions sans leur donner les moyens financiers de le faire.

Sophie Ley: C’est un point essentiel, et nous avons toujours été cohérent·e·s sur cette question. L’ASI ne demande pas que les hôpitaux, les EMS ou les CMS assument seuls ces coûts supplémentaires. Nous savons très bien que beaucoup d’institutions sont déjà sous pression financière. Ce que nous défendons, c’est un financement adéquat permettant réellement de mettre en œuvre les mesures votées par la population.

Certaines voix affirment que ces mesures coûteront trop cher au système de santé. Que leur répondez-vous?

Sophie Ley: Il faut sortir d’une vision purement comptable. Oui, renforcer les équipes représente un investissement. Mais toutes les études montrent qu’une bonne dotation en personnel infirmier réduit les complications, les réhospitalisations, les durées de séjour et même la mortalité. À long terme, cela permet aussi d’éviter des coûts importants. Ne rien faire coûtera de toute façon beaucoup plus cher. Quand des lits ferment faute de personnel, quand des opérations sont reportées ou quand des professionnel·le·s quittent la profession après un burn-out, ce sont les patient·e·s, les équipes et tout le système de santé qui en paient le prix.

Certaines institutions mettent déjà en place des mesures pour améliorer les conditions de travail. Pourquoi cela ne suffit-il pas?

Yvonne Ribi: Parce qu’on se retrouve avec un patchwork. Certaines institutions peuvent améliorer les salaires ou les conditions, d’autres non. Cela crée des inégalités et une concurrence problématique entre établissements.

Sophie Ley: La population suisse a demandé une amélioration des soins sur l’ensemble du territoire, pas uniquement dans quelques institutions favorisées. Nous devons garantir une certaine équité, autant pour les patient·e·s que pour les professionnel·le·s.

Améliorer les conditions des infirmier·ère·s risque de provoquer des tensions avec les autres professions de la santé. Que répondez-vous à cette inquiétude?

Sophie Ley: Nous parlons ici d’une initiative acceptée démocratiquement par le peuple suisse. Il existe un mandat politique clair: améliorer les conditions des soins infirmiers. Cela ne signifie pas qu’il ne faut pas soutenir les autres professions, mais aujourd’hui, c’est cette initiative qui doit être appliquée.

Yvonne Ribi: Quelle est l’alternative? Continuer à fermer des lits faute de personnel? Reporter des opérations? Nous connaissons les problèmes de pénurie depuis plus de quinze ans. Nous avions le temps d’agir.

Sophie Ley: Pendant la pandémie, tout le monde a vu à quel point les soins infirmiers sont indispensables. Affaiblir encore davantage cette profession n’est simplement plus envisageable.

Photo de titre: via Canva.com

   

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