
Nous n’avons pas de formule magique, mais certainement un ADN particulier. L’Hôpital Daler a été fondé par l’Eglise réformée de Fribourg. Au XIXème siècle, à Fribourg, il était difficile de se faire soigner si l’on n’était pas francophone et catholique. Lors de sa mort, Jules Daler, membre de la paroisse réformée de Fribourg, a fait le choix de léguer près d’un million de francs pour créer un hospice ouvert à toutes et tous. Sa seule exigence: il ne devait y avoir aucun prosélytisme. L’Eglise réformée a été son exécuteur testamentaire, l’ouverture a eu lieu en octobre 1917.
Aujourd’hui, nous continuons d’accueillir tout le monde: 86% de notre patientèle est en division commune, nous ne sommes pas du tout une clinique privée traditionnelle. De plus, contrairement à ces dernières, nous ne sommes pas spécialisés en orthopédie, un secteur électif considéré comme plus rentable. Nos spécialités ne sont en effet pas les plus attractives sur ce point : nous nous concentrons notamment sur l’obstétrique. L’Hôpital Daler est ainsi la plus grande maternité du canton et la 2ème plus grande privée en Suisse. Cela nous contraint notamment à avoir à disposition des sage-femmes, un médecin anesthésiste, une équipe de bloc opératoire 24h sur 24h, 365 jours par an. Tout ce dispositif est extrêmement coûteux.
Oui effectivement, il n’est donc pas possible de nous acheter, nous n’avons pas de propriétaire. De ce fait, si nous dégageons un résultat positif à la fin d’un exercice comptable, l’argent reste dans l’hôpital pour des investissements futurs. Par contre, nous ne pouvons absolument pas nous permettre d’être dans le rouge, car personne, ni l’Etat, ni un actionnaire, ne sera alors là pour éponger nos dettes.
Quelques années auparavant, je vous aurais plutôt répondu par la négative. Mais les choses ont énormément évolué depuis. La pression que l’on ressent aujourd’hui nous pousse, nous aussi, dans une situation compliquée. Et aucune aide publique n’est là pour nous aider à absorber la hausse globale des charges, tout repose sur nos épaules.
Oui, clairement beaucoup plus qu’avant. Les années qui viennent vont être difficiles, les coûts augmentent de façon sur-proportionnelle par rapport aux revenus. Les ressources humaines, qui composent 70 à 80% des frais totaux, sont toujours plus importantes. De façon générale, dans le milieu du travail, le personnel a de plus en plus d’attentes: par exemple, il souhaite davantage de revenus, mais également pouvoir bénéficier de plus de temps libre.
Complètement, et cela m’inquiète vraiment beaucoup. A titre d’exemple, les nouvelles conventions de qualité entre assureurs et fournisseurs de prestations nous imposent une quantité de mesures impressionnante à mettre en place et à suivre. De plus petites structures comme la nôtre n’ont pas les ressources pour ce faire. Autre illustration, le projet en consultation concernant le second volet de la concrétisation de l’initiative pour des soins infirmiers forts va impacter considérablement notre situation: diminuer le temps de travail des infirmières∙ers nous contraindra à engager jusqu’à 10% de personnel en plus (pour autant qu’on puisse les trouver), donc 10% de charges supplémentaires à absorber. Tous ces impératifs légaux ne sont pas jamais pré-financés!

Nous allons nous battre pour continuer à présenter des chiffres positifs. Nous nous faisons rattraper par la conjoncture actuelle. Mais, ce qui a peut-être fait la différence jusqu’à présent, c’est notre efficience. En Suisse, dans chaque établissement, nous sommes efficaces, c’est-à-dire nous réalisons la prestation souhaitée avec la qualité attendue.
En 2023, nous avons acheté un robot chirurgical. Non seulement les instruments coûtent chers à leur utilisation, mais la maintenance également, de même que l’appareil en lui-même. Nous l’avons acquis initialement pour effectuer des prostatectomies (ablation de la prostate) : le robot a démontré une véritable valeur ajoutée, tant pour le patient que pour le médecin, par rapport à l’acte manuel en laparotomie. Toutefois, on peut utiliser cet appareil pour réaliser de nombreuses autres opérations. Si l’on ne se préoccupe pas du coût d’utilisation, on pourrait lui trouver de l’utilité dans d’autres domaines comme en chirurgie, en gynécologie, etc. En se focalisant uniquement sur la partie «valeur ajoutée», nous pourrions l’exploiter énormément, avec les charges liées. Mais si l’on prend en compte le rapport coût/bénéfice, donc l’efficience, le robot ne peut pas être utilisé à foison. Nous nous tenons donc à une liste stricte d’opérations ; les médecins jouent également le jeu en acceptant cette utilisation raisonnable des ressources. Il est impératif que les personnes (médecins, personnel infirmier, etc.) qui sont sur le terrain soient responsabilisées. Je me demande si cette balance est effectuée dans tous les établissements.
Pour nous, c’est une question cruciale effectivement. Inculquer l’efficience dans l’entreprise est essentiel. Toutes et tous doivent travailler ensemble pour maintenir la qualité en utilisant le moins de ressources possibles, à tous les niveaux. Les sources d’inefficience sont innombrables dans chaque établissement. Cela fait partie de l’esprit entrepreneurial que nous essayons de maintenir dans l’organisation.
Non. Certes je ne peux pas offrir les mêmes conditions salariales que l’hôpital public, qui offre parmi les trois meilleures conditions de toute la Suisse pour de très nombreuses fonctions. Cependant, excepté peut-être les centres universitaires, je suis convaincu que tout∙e infirmière∙er de Suisse romande et de Berne peut venir travailler à l’Hôpital Daler et y trouvera des conditions salariales très attractives. Mais je suis sûr qu’ils-elles viendront d’abord pour la qualité des conditions de travail offerte!
Cela remet en évidence la responsabilité des cantons dans la situation financière générale des hôpitaux, directement pour les publics et indirectement pour les privés.
Nous offrons un cadre de travail particulier: notre hôpital est à taille humaine avec de véritables cadres de proximité, tout le monde connaît le directeur, peut me poser des questions, je suis toujours disponible. Deuxièmement, nous avons un niveau de dotation infirmière∙er par patient∙e plus élevé qu’ailleurs : les soignant∙e∙s ont ainsi beaucoup plus de temps pour exercer leur travail et l’apprécient. Troisièmement, nous sommes très souples sur les temps partiels, nous offrons les conditions les plus flexibles possibles. Et, enfin, la relation avec les médecins agréés est très particulière: chez nous, les médecins ne sont pas toujours sur place, elles et ils doivent avoir une relation de confiance, très professionnelle, avec notre personnel. Il y a énormément de respect mutuel. C’est un élément valorisant, qui est extrêmement important.
Dans l’entreprise, nous sommes environ 300 collaborateurs-rices. Notre structure est extrêmement plate : il y a un directeur général, les personnes qui sont sur le terrain et, entre deux, une seule couche hiérarchique composée de onze personnes. Les cadres ont une autonomie très importante, ce sont des personnes qui sont dans l’action, tout en ayant la capacité de diriger leurs services respectifs. Cela permet d’avoir moins de strates, donc moins de charges.
Nous renonçons à tous les investissements qui n’ont pas un rapport coûts/bénéfices suffisant. Lorsque l’on hésite entre deux appareils par exemple, on se pose toujours cette question. Il est nécessaire d’arbitrer, de réfléchir à toutes les conséquences financières. Mon leitmotiv? On ne dépense pas un franc si on ne l’a pas déjà mis de côté avant.
Les médecins qui opèrent à Daler sont indépendants ; elles et ils sont payé∙e∙s à l’acte, quel que soit le temps qu’elles et ils utilisent pour ce faire. Plus elles∙ils travaillent rapidement, plus il leur reste du temps pour leurs consultations, de l’administratif, etc. Lorsque vous êtes payé∙e de façon salariée, comment vous inciter à travailler de manière plus efficiente, à consommer moins de temps, d’infrastructure, de ressources?
Si un∙e patient∙e repart insatisfait∙e, c’est un risque pour l’entreprise. Nous sommes très vigilants, car nous avons besoin qu’elles et ils nous choisissent à nouveau, c’est une question de survie. L’insatisfaction est très rare, mais à chaque fois qu’un∙e patient∙e nous signale un fait négatif relevant, nous prenons la peine de le contacter, voire de nous en excuser, et de prendre des mesures pour améliorer la situation. Nous sommes obligés de maintenir ce niveau d’exigences, il en va de notre avenir. Nous sommes portés par cet esprit entrepreneurial, qui est à la fois un choix historique et une obligation.
Photo de titre: Dr David Queloz, directeur de l’Hôpital Daler (DR)